Rencontre avec la romancière Tracy Chevalier #2

 

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Quand je suis fan, je suis fan !

Tracy Chevalier nous a présenté son nouveau roman Le Nouveau. C’est toujours un immense plaisir d’écouter la sympathique et accessible romancière parler avec passion de littérature et de son méticuleux travail.

J’ai rencontré pour la deuxième fois, la romancière Tracy Chevalier. C’était pour être invitée à une rencontre que j’avais créé mon blog voici trois ans. Cette fois, l’événement — intimiste — organisé dans les locaux de Livres Hebdo faisait la promotion de son dernier roman Le Nouveau, édité chez Phébus et qui vient de sortir cette semaine.

C’est dans le cadre d’un projet littéraire initié autour de l’œuvre de Shakespeare initié par son éditeur anglais que Tracy a écrit ce roman. L’idée était de décliner une œuvre du grand dramaturge, librement et dans un autre contexte. « J’ai voulu m’inspirer de Roméo & Juliette mais mon fils adolescent m’a dit que j’allais me ridiculiser. J’ai donc choisi Othello », s’amuse Tracy, qui, ayant annoncé en préambule sa timidité, parle avec plaisir et confiance en elle. C’est la passion des livres qui l’anime. Celle de faire des recherches historiques sur des thèmes divers et dans des époques et pays à chaque fois différents.

Tracy se dévoile

Son amour des livres et de l’écriture lui est venu dès la jeune enfance : « Toutes les semaines j’allais à la bibliothèque municipale pour emprunter une grosse pile de livres. Ma maman, qui était gravement malade, est décédée lorsque j’avais huit ans. Je me suis réfugiée dans la lecture. Plus tard, j’ai voulu être auteur ou bibliothécaire », nous livre la romancière américaine, installée à Londres depuis trente-quatre ans.

En s’intéressant, une fois adulte, à l’histoire de sa famille d’origine suisse, elle a commencé à écrire. Tracy adore faire des recherches documentées pour ses romans, elle adore les bibliothèques. Et c’est ce qui fait le succès et la richesse de ses romans, hyper bien documentés. Une façon ludique d’aborder l’histoire par le biais d’une bonne fiction.

États-Unis, cour d’école, années 70

Le Nouveau raconte l’histoire d’Osei, un garçon noir de onze ans qui arrive dans une école américaine où tous les autres élèves sont blancs. Découverte du racisme dans une cour d’école des années 1970, sentiment de se sentir étranger et différent des autres. Comme le personnage d’Othello de Shakespeare, Osei est un étranger. Dee, la fille la plus populaire de l’école va s’éprendre de lui, elle est la Desdémone de l’histoire. Ceci va engendrer la jalousie des autres. L’adaptation d’Othello est totalement libre, l’histoire n’est pas identique : « J’ai voulu changer un peu. Dans la pièce écrite par Shakespeare, les femmes sont des personnages mineurs (pardon Shakespeare !), j’ai décidé de donner plus de poids aux femmes dans mon roman. J’ai gardé une structure en quatre actes comme dans la pièce mais j’ai donné autant de voix aux filles qu’aux garçons », explique Tracy. Il y a notamment Sissi, la grande sœur d’Osei dont la conscience politique va s’éveiller en découvrant les Black Panther.

Tracy enfant

Autre histoire, autre époque. Tracy a grandi à Washington DC dans un quartier mixte et a connu le racisme dans l’autre sens : dans sa classe il y avait trois blancs sur 27 élèves. Tracy nous avait apporté une photo de classe où on l’a facilement repérée : petite blondinette parmi des visages plus sombres. Son vécu a donc beaucoup participé au choix du contexte pour imaginer son histoire, mais pas seulement : « Si je l’avais situé maintenant, le lecteur aurait eu l’impression de prendre le racisme en pleine figure mais là il se dit : c’était avant, dans les années 70. Sauf que rien n’a changé, les mêmes problèmes se répètent de nos jours », poursuit la romancière.

Bien sûr, Tracy a également changé la fin de l’histoire. Elle ne voulait pas finir son livre par un bain de sang dans une cour de récréation à l’école primaire ! « J’ai choisi une mort symbolique », précise-t-elle. « On découvre dans ce livre, la cruauté des enfants pré-adolescents, influencés par les adultes qui les entourent », explique Tracy.

Je n’ai pas encore lu ce roman, il est le prochain sur ma liste. Nul doute qu’il me plaise.

Et la suite ?

Pour finir, je vais vous dévoiler un petit secret : le prochain roman de Tracy chevalier, celui qu’elle est en train d’écrire parlera du commerce des perles de verre de Murano et couvrira une large période historique : des découvertes de Christophe Colomb jusqu’au XXe siècle. Encore une magnifique fresque historique en perspective. Pour chaque livre, Tracy passe au préalable six mois à faire des recherches historiques qui lui donnent l’inspiration pour ficeler l’histoire et les personnages de ses romans. Ensuite, au cours de l’écriture, dès qu’elle bute sur un détail, elle se lance à nouveau dans les recherches pour trouver la réponse. Un vrai travail qui témoigne de la qualité de son œuvre !

Le Nouveau, éditions Phébus, 224 pages, 19 €.

Le premier mai tomba la dernière neige De Jan Costin Wagner

Gros coup de cœur pour ce polar finlandais9782330087210

Poursuivant ma lecture de la sélection du prix SNCF du polar 2019, j’ai eu le coup de cœur pour Le premier mai tomba la dernière neige, polar germano-finnois. Sans aucun doute, je « vote » pour celui-ci !

Des chapitres très courts avec un démarrage très rapide de l’action : l’accident de voiture de Lasse Ekholm qui coûta la vie à sa fillette de onze ans. (Je ne vous dévoile rien, c’est énoncé dans la 4e de couverture ci-dessous). On est pris immédiatement dans l’histoire. Les personnages sont attachants, notamment le sympathique et flegmatique commissaire Kimmo Joentaa, qui a son lot de problèmes personnels. Pleins d’histoires qui n’ont rien en commun : dans d’autres villes ou pays, d’autres milieux, d’autres mondes… ce qui laisse le lecteur se questionner : quel peut être le lien entre ces personnages et ces histoires parallèles, et comment tout cela va-t-il se terminer ? Et ce qui est génial, c’est que même en ayant lu les deux tiers du livre, je me demandais encore si ces histoires et ces personnages allaient se recouper à la fin… Et la question essentielle qui m’a taraudée jusqu’à la fin : qui a tué R ?… et qui m’a fait pousser un « wouah » de surprise ! Ma stupeur en découvrant la toute fin : « non, ce n’est pas possible ! » Je vous avoue que j’en ai même eu des frissons et presque les larmes aux yeux.

J’ai aimé cette ambiance finlandaise, la résignation des personnages, leur courage, leur façon de penser et d’agir, leurs divagations et leurs hésitations, leur ambivalence selon qu’ils se trouvent en famille ou dans leur entourage professionnel (cette dernière remarque s’adresse à Marcus Sedin). Ils sont humains, ô trop humains ! très attachants.

L’écriture est maîtrisée, les descriptions sont au top.

J’ai littéralement dévoré ce polar, l’ouvrant dès que j’avais dix minutes pour moi dans la journée. Il m’a complètement happée. Un grand plaisir de lecture dans un dépaysement total ! Et la bonne nouvelle, c’est qu’en le refermant, j’ai vu que je pouvais retrouver le commissaire Kimmo Joentaa dans de nombreux autres titres de Jan Costin Wagner. Je vais de ce pas me replonger immédiatement dans cet univers !

Ai-je besoin de vous préciser que si vous aimez les polars finlandais, je vous invite vivement à lire celui-ci ?

Le premier mai tomba la dernière neige de Jan Costin Wagner, Actes Sud, collection Babel Noir n° 192, 384 pages, traduit de l’allemand par : Marie-Claude AUGER, 8,80 €.

4e de couverture

Début mai, sur la ville finlandaise de Turku, tombe la dernière neige. D’abord appelé pour un accident de la circulation avec délit de fuite au cours duquel une fillette de onze ans a perdu la vie, le commissaire Kimmo Joentaa doit faire face à un double meurtre : deux inconnus sont retrouvés allongés dans un parc, comme s’ils dormaient. Les enquêtes croisées conduisent le policier sur la piste d’individus que tout semble éloigner : un architecte qui croit à la symétrie cachée de toute chose, un étudiant qui pète les plombs, une jeune Roumaine qui essaie d’échapper à la misère et un banquier d’investissement qui mène une double vie. C’est seulement lorsque Joentaa entrevoit ce qui les relie tous qu’il comprend que sa tâche véritable est tout autre que la recherche d’un meurtrier.
Par-delà la mélancolie sourde qui fait le charme de l’écriture de Jan Costin Wagner, perce dans ce roman une poignante ode à la vie.

 

La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné

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Complètement addict à ce roman !

Ce roman m’a happée comme cela ne m’était pas arrivé depuis quelques années (oui, à ce point !). L’histoire est terrifiante et dure mais Adeline Dieudonné a le talent de me faire rire ! Cet auteur est un sacré personnage. Elle possède une plume divine et une imagination très féconde.

Je partage largement l’avis de François Busnel, l’animateur de la Grande Librairie qui déclare que La Vraie Vie est le meilleur roman de la rentrée littéraire ! À regarder ici : https://www.youtube.com/watch?v=cA3niat_A0k

Quel plaisir de dévorer ce livre presque d’une traite ! Dès les premières pages j’ai été séduite par l’écriture de cette jeune auteur belge. Une écriture à la fois limpide, agréable mais drôle et cocasse. Attention, ce n’est pas du tout une histoire drôle ! C’est là le tour de force de l’auteur. Elle réussit à nous faire rire avec une histoire dramatique et violente.

On est plongé dans un quartier ouvrier d’une petite ville belge dans les années 80, les pavillons sont gris et moches. Le père de cette fillette âgée de dix ans au début du roman (quinze à la fin) est chasseur et ultra-violent. Il bat sa femme et instaure une ambiance de terreur dans la maison. Il y a dans cette habitation une pièce dédiée à ses trophées de chasse (que la fillette appelle « la pièce des cadavres », dont l’un l’effraye particulièrement : la hyène.

Un accident survient, qui va bouleverser son petit frère. La fillette (dont on ne connaîtra jamais le prénom) décide alors de mettre toute son énergie à l’invention d’une voiture à remonter le temps, comme la Dolorean de Doc dans le film culte des années 80, Retour vers le futur. Une fois qu’elle comprendra que ce n’est ni magique ni simple, elle deviendra un cador en physique-chimie pour poursuivre ce projet fou. Par sa volonté sans limites, elle refusera de devenir, comme sa mère, la proie de son terrifiant père.

Dans ce monde littéraire mi-réel mi-conte, mais à mon sens tout de même assez réaliste, je me suis beaucoup amusée !

Les personnages n’ont pas tous des prénoms. Il y a la plume, le champion, le père, la mère… Ce qui nous plonge dans un univers onirique pour prendre le contre-pied de celui du drame.

Une auteur de théâtre

Parlons un peu de l’auteur. Adeline Dieudonné est une jeune Belge de trente-cinq ans, dramaturge, qui a écrit deux nouvelles. La Vraie Vie est son premier roman. Pour écrire, elle a besoin d’écouter du métal-hard-core à fond les ballons. « J’ai dû perdre de l’audition en écrivant La Vraie Vie », avoue-t-elle à François Busnel. Pour écrire ce livre, elle a fait comme pour l’improvisation au théâtre : elle a déroulé un fil et l’a laissé filer au profit de son imagination féconde…

Ici l’interview de l’auteur sur le site de L’iconoclaste : https://www.editions-iconoclaste.fr/actualites/3-minutes-avec/portrait-litteraire-dadeline-dieudonne/

Quand je commence une histoire et que toute la journée, je me dis : « j’ai envie de lire mon livre, je suis pressée d’aller me coucher pour reprendre mon livre… », je suis aux anges ! Mes chers amis-lecteurs, je vous souhaite le même plaisir !

La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné, aux éditions L’iconoclaste, 270 pages, 17 euros. Prix du roman Fnac.

4e de couverture

Chez eux, il y a quatre chambres. Celle du frère, la sienne, celle des parents. Et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. Un prédateur en puissance. La mère est transparente, amibe craintive, soumise à ses humeurs.

Avec son frère, Gilles, elle tente de déjouer ce quotidien saumâtre. Ils jouent dans les carcasses des voitures de la casse en attendant la petite musique qui annoncera l’arrivée du marchand de glaces. Mais un jour, un violent accident vient faire bégayer le présent. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

 

La Vraie Vie est un roman initiatique détonant où le réel vacille. De la plume drôle, acide et sans concession d’Adeline Dieudonné jaillissent des fulgurances. Elle campe des personnages sauvages, entiers. Un univers à la fois sombre et sensuel dont on ne sort pas indemne.

 

Police de Hugo Boris

Des policiers très attachants

 

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Trois flics, une voiture, une nuit, une belle histoire courte.

En plein week-end d’émeutes et de manifestations des Gilets jaunes, j’ai pioché dans ma pile à lire, Police de Hugo Boris. Sans doute les événements politiques du moment m’avaient-ils sensibilisée au sort des policiers, qui, je l’avoue, ne m’intéressent guère habituellement.

Ce roman fait partie de la sélection du Prix du polar SNCF. Ce n’est pas un polar. Il n’y a pas d’intrigue policière. Mais c’est un très bon roman qui évoque, derrière l’uniforme, la vie de ces hommes et ces femmes dont la mission première est d’assurer notre sécurité.

On rencontre trois personnages, policiers, mais avant tout hommes et femme avec leurs problèmes personnels, leur sensibilité mise à rude épreuve lors de cette mission qui consiste à renvoyer chez lui un pauvre sans-papiers.

J’ai aimé la fougue de Virginie, la femme de l’histoire, héroïne, rebelle et désobéissante, pleine de compassion. Sous l’uniforme, longuement décrit, inconfortable, mal taillé, il y a une femme belle et sensible aux prises avec sa conscience.

Il y a Aristide, le bel homme subjugué par sa maîtresse. Il la suivra jusqu’au bout des ennuis, lui donnant son assentiment total.

Enfin, Érik, le chef, qui ne veut rien lâcher, mais qui va lui aussi finir par sortir de sa carapace…

L’écriture est très belle et soignée. Hugo Boris possède le talent de mêler un registre de langue familier avec un vocabulaire élégant et précis. C’est un réel plaisir. Le livre est très court (176 pages), on le lit d’une traite (ou en deux trajets de métro), car on s’attache d’emblée aux personnages. De temps en temps, un petit livre, ça fait du bien ! Un petit moment de plaisir et hop, on passe à une autre histoire.

Derrière les mots crus des policiers, leurs expressions toutes faites, les ordres, l’émotion apparaît. Ils essaient de se blinder, d’obéir sans penser, mais finalement le cœur est plus fort. Arriveront-ils à déjouer le funeste sort réservé à ce malheureux Tadjik ?

Je vous recommande vivement cette belle histoire, qui m’a touchée en cette période où les policiers sont vraiment sur le feu, à Paris et n’ont pas choisi le métier le plus facile.

Police de Hugo Boris, éditions Pocket, 176 pages, 5,95 €.

 

4e de couverture

« Ferme les yeux et pense à la France. » C’est une blague qu’on se lance, entre flics, quand il faut faire le sale boulot. Déjà épuisés par la routine des violences, trois gardiens de la paix se voient confier une mission inhabituelle. Une reconduite à la frontière. À Roissy. De là, le réfugié tadjik qu’ils escortent s’envolera pour une mort certaine.
Dans le huis clos de la voiture sérigraphiée : quatre corps, quatre consciences, quatre tragédies personnelles. Suffit-il vraiment d’ouvrir les yeux pour changer le monde ?

« Un roman bouleversant. » Bernard Poirette – RTL

« POLICE ne dénonce pas, n’impose rien, mais se place à hauteur de ces hommes et de cette femme qui s’agrippent comme ils peuvent au quotidien pour tenir et avancer. » Christine Ferniot – L’Express

Cet ouvrage a reçu le prix Eugène Dabit du roman populiste et le Prix des Lycéens et Apprentis de la région PACA

 

Prix Goncourt : Leurs enfants après eux

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Du Zola, est de la France, années 90

Je suis assez réservée après ma lecture du prix Goncourt. Peut-être mon enthousiasme était-il trop fort ? car l’auteur a l’air fort sympathique. Le côté autobiographique pleinement assumé par Nicolas Mathieu en fait un assez bon roman, mais il traîne en longueur.

 

C’est après une interview de Nicolas Mathieu, le lendemain de la remise du prix Goncourt que j’ai eu envie de lire son roman primé Leurs enfants après eux. D’ailleurs, j’aime beaucoup comment il parle de son besoin d’écriture et de ce qui l’a amené à écrire ce roman sur le site d’Actes Sud, son éditeur ici :

https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/leurs-enfants-apres-eux

Je me suis donc plongé dans ce roman avec de grandes expectatives. Au début, tout m’a plu. Les personnages, l’écriture est basique mais soignée. Le sujet bien évidemment : ces ados qui grandissent dans une petite ville industrielle sinistrée de l’Est de la France. L’histoire se déroule dans les années 90. Ado moi-même à cette époque-là, je m’y retrouve un peu. J’ai adoré le passage où il évoque le succès de Kurt Cobain à la radio avec le tube Smells like Teen Spirit. Comme les ados du livre, j’ai secoué la tête sur ce rythme énervé.

C’est après que j’ai commencé à déchanter, à sentir les longueurs. Même si le volet sociologique est bien décrit, il ne se passe pas grand-chose. Les ados grandissent et rêvent d’autres horizons. Seuls les plus aisés (Steph et Clem) réussiront à réaliser leurs rêves. Les autres (Antony et Hacine) suivront la même voie que leur père. Pourquoi ce pessimisme ?

 

Anachronisme d’expressions

Je me permets modestement quelques critiques sur le style. L’auteur utilise des expressions que l’on n’utilisait absolument pas dans le langage parlé des années 90 mais qui datent d’aujourd’hui. Par exemple, Le « Mais, non ? » montrant l’étonnement ; ou encore ponctuer ses phrases de « trop » ou de « en vrai ». Toutes ces expressions du langage jeune sont récentes ! De plus, je n’ai du tout aimé les descriptions détaillées et à n’en plus finir des ébats sexuels entre Steph et Antony. Là, je me suis vraiment crue dans un livre érotique pour jeunes adultes. Pourquoi adopter ce style dans un roman social et politique ? pourquoi ce mélange des genres ?

Certaines scènes m’ont souvent rappelé les Rougon-Macquart de Zola. À commencer par le moment des obsèques d’un ancien de l’usine et quand tous les habitants prennent le chemin du café près de l’usine fermée. Cela n’est pas pour me déplaire, je suis une grande lectrice de Zola. Le climat social est bien mené, on découvre la France des pauvres, des chômeurs. Comme chez les personnages zoliens, l’alcoolisme est ravageur et omniprésent chez toutes les tranches d’âge.

C’est un bon roman, mais il n’est pas extraordinaire. Tous les ans, le prix Goncourt me déçoit. Cette fois moins que d’autres. Mais, à mon sens, il aurait mérité de faire deux cents pages. Ainsi, on aurait moins tourné en boucle. Il plaira à ceux de ma génération car il rappelle des souvenirs, il parle à ceux qui ont grandi dans des villes sinistrées par le chômage, dans des milieux modestes. Et surtout, on sent le vécu. L’atout de ce roman est que l’auteur se livre, dévoile sa vie d’ado à travers Antony. Télérama a consacré une belle interview à l’auteur ici : https://www.telerama.fr/livre/le-baume-litteraire-de-nicolas-mathieu,n5837621.php

 

Leurs enfants après eux, éditions Actes Sud, 432 pages, 21,80 €.

Le Verger de marbre d’Alex Taylor

6345-cover-orchard-59df6d79d0adcL’Amérique rurale qui sent la sueur et le sang

Ce roman noir fait partie de la sélection du Prix du polar SNCF. Je n’ai jamais été déçue par les éditions Gallmeister et ce fut à nouveau le cas. Ce premier livre d’Alex Taylor  plonge le lecteur au cœur du Kentucky rural.

L’histoire pourrait se passer à n’importe quelle époque. C’est le dépaysement total. Le décor est campé par une rivière aux eaux calmes et troubles, la Gasping River où Clem, un des personnages gagne sa vie en faisant traverser les passagers d’une rive à l’autre sur son ferry. La nature est omniprésente : les arbres (pacaniers, robiniers…), les massifs de plantes et les champs desséchés. Le soleil est de plomb, le vent souffle une atmosphère étouffante et poisseuse. L’écriture est très belle. On se croirait dans un roman de Faulkner. On oscille entre la violence verbale des personnages et d’élégantes descriptions. La traduction est parfaite.  Et le roman, très visuel. Les descriptions donnent à voir les scènes.

Des personnages excentriques et grossiers

Passons aux personnages. Excentriques, violents dans leurs actes et leurs paroles crues et grossières. On est dans un western : chacun peut dégainer son flingue et tirer sans se poser de questions. Je n’aimerais pas vivre parmi eux, c’est flippant ! Il y a beaucoup de foi (de croyances mystiques plus exactement) mais pas de loi. Le shérif n’a pas le dernier mot. C’est Loat, le dur du coin, qui fait régner la terreur et possède le respect des autres. Dans ce livre, on peut sentir l’odeur du sang, de la sueur due à l’angoisse et la course effrénée de Beam dans la forêt, de la terre, l’eau sent le soufre… Le verger de marbre représente le cimetière, où se cachent les personnages, se mettant ainsi hors d’atteinte. Il y a ce routier, très bizarre, une sorte de marabout, qui débarque de nulle part. Daryl, le patron du bar et son moignon en guide main, Derna, la mère de Beam, ex-prostituée… Et le gentil et naïf Beam, adolescent qui en tuant par accident, va soulever de terribles secrets. Je ne les cite pas tous, je vous laisse le plaisir de « rencontrer » ces personnages hauts en couleur et peu fréquentables.

Le Verger de marbre, d’Alex Taylor, édition Gallmeister, traduit par Anatole Pons, 272 pages, 9 €.

 

4e de couverture

En plein Kentucky rural, la Gasping River déploie son cours au milieu des falaises de calcaire et des collines. Un soir où il conduit le ferry de son père sur la rivière, le jeune Beam Sheetmire tue un passager qui tente de le dévaliser. Mais sa victime est le fils de Loat Duncan, un assassin sans pitié. Toujours accompagné de ses chiens menaçants, Loat est lui-même porteur d’un lourd secret concernant le passé de Beam. Aidé par son père, le jeune homme prend la fuite.

 

Les Rêveurs d’Isabelle Carré

Un roman très intime écrit par une actrice et comédienne que j’apprécie beaucoup. Isabelle Carré se met à nu dans Les Rêveurs et révèle un véritable talent pour l’écriture et le récit autobiographique.

J’ai choisi encore une fois un roman très intime. Ce sont des livres que j’aime. On a beaucoup entendu parler des Rêveurs, le premier roman de l’actrice et comédienne Isabelle Carré, paru en début d’année. « Je suis une actrice connue que personne ne connaît », dit-elle après la publication.

J’avais envie de le lire depuis une interview de l’actrice sur France Culture au printemps dernier, où elle expliquait ce qui l’avait amené à l’écriture. Isabelle Carré dévoile l’intimité de sa famille : sa mère, fille-mère rejetée par sa famille bigote issue de l’aristocratie ; son père, de milieu modeste, célèbre designer, qui avouera son homosexualité à ses enfants adolescents, juste avant les années Sida. L’actrice déclare dans une interview télé avoir eu envie d’écrire – et de révéler l’homosexualité de son père – au moment des manifestations contre le mariage pour tous. Un pied de nez à la société des « anti » : on peut être homosexuel et avoir des enfants heureux !

Son livre m’a donné envie de rencontrer Isabelle enfant, puis Isabelle adolescente. Née au début des années 70, elle vit dans un milieu parisien bohème qu’elle qualifie de « déglingué ». Je me suis reconnue dans ses musiques adolescentes et ses doutes. Elle passera par la case tentative de suicide et hôpital psychiatrique avant de découvrir sa voie, celle qui la sauvera en lui donnant confiance en elle : monter sur les planches pour jouer la comédie.

Avant de vous laisser découvrir l’histoire, un mot sur l’écriture. J’ai entendu qu’Isabelle avait suivi des ateliers d’écriture. Elle est talentueuse : sa plume est limpide, belle et fraîche. Les Rêveurs est un livre qu’on n’a pas envie de lâcher. Elle le définit comme un roman autobiographique : elle a inventé lorsqu’elle n’avait pas les réponses. Ce qui donne cet esprit « rêve » au livre, ce petit côté romancé, tout à fait bienvenu pour adoucir le récit et atténuer les tragédies familiales qui en émanent.

Après avoir lu Les Rêveurs , j’apprécie encore davantage Isabelle Carré, cette jolie actrice toujours souriante. Elle donne une belle leçon au monde : chacun est capable de traverser les épreuves difficiles de la vie et trouver sa voie vers l’épanouissement personnel.

J’attends la sortie de son deuxième livre dont elle vient de terminer l’écriture. Elle n’a pas dévoilé le sujet…

Les Rêveurs, éditions Grasset, 304 pages, 20 €.

 

4e de couverture

« On devrait trouver des moyens pour empêcher qu’un parfum s’épuise, demander un engagement au vendeur – certifiez-moi qu’il sera sur les rayons pour cinquante ou soixante ans, sinon retirez-le tout de suite. Faites-le pour moi et pour tous ceux qui, grâce à un flacon acheté dans un grand magasin, retrouvent l’odeur de leur mère, d’une maison, d’une époque bénie de leur vie, d’un premier amour ou, plus précieuse encore, quasi inaccessible, l’odeur de leur enfance…  »  I. C.
Quand l’enfance a pour décor les années 70, tout semble possible. Mais pour cette famille de rêveurs un peu déglinguée, formidablement touchante, le chemin de la liberté est périlleux. Isabelle Carré dit les couleurs acidulées de l’époque, la découverte du monde compliqué des adultes, leurs douloureuses métamorphoses, la force et la fragilité d’une jeune fille que le théâtre va révéler à elle-même. Une rare grâce d’écriture.

Rentrée littéraire 2018

Un roman intime et bouleversant

Je viens de terminer 17 ans, le nouveau roman d’Éric Fottorino, dont le sujet m’a beaucoup émue. J’admire l’auteur qui a le courage de se dévoiler ainsi.

« Ce livre, j’ai passé toute ma vie à ne pas l’écrire », avoue Éric Fottorino lors d’une émission de La Grande Librairie. 17 ans est un livre plein d’émotion et de douleur. De silence. Comme l’ajoute l’auteur : « Ça a été douloureux de l’écrire. Car les mots viennent du silence. »

Pour ma part, ce livre m’a beaucoup touchée. On sent effectivement la douleur de l’auteur due à son histoire familiale et aux difficultés qu’il a à communiquer avec sa mère, à l’aimer comme un fils. L’histoire est celle qui est arrivée à nombreuses femmes avant l’avènement de la contraception et de l’avortement. Fille-mère dans les années 60, la honte, le rejet. De là naît un enfant que l’on appelle « bâtard » et qui va chercher son identité et le lien maternel toute sa vie. Ce livre m’a apporté une énorme émotion. Parfois, il se raconte, parfois il d’adresse à sa mère. Il se cherche… On devine aisément à quel point c’est difficile de démêler les ficelles des liens familiaux, combien cet ouvrage est personnel et représente un travail psychologique douloureux.

17 ans parlera sans doute à la plupart d’entre nous, car dans toutes les familles il y a des secrets, des hontes et des non-dits.

Je vous le recommande vivement. J’ai envie de lire désormais Rochelle, son premier roman, une ébauche de son histoire familiale qui a trouvé son aboutissement dans 17 ans. 

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«Lina n’était jamais vraiment là. Tout se passait dans son regard. J’en connaissais les nuances, les reflets, les défaites. Une ombre passait dans ses yeux, une ombre dure qui fanait son visage. Elle était là mais elle était loin. Je ne comprenais pas ces sautes d’humeur, ces sautes d’amour.»
Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée.
Une trentaine d’années après Rochelle, Éric Fottorino apporte la pièce manquante de sa quête identitaire. À travers le portrait solaire et douloureux d’une mère inconnue, l’auteur de Korsakov et de L’homme qui m’aimait tout bas donne ici le plus personnel de ses romans.

17 ans, collection Blanche, éditions Gallimard. 272 pages, 20,50 €. 

 

Si vous prenez le train… plongez-vous dans un bon polar !

La 19e édition du prix du Polar SNCF a été lancée jeudi dernier. Ce prix récompense les œuvres polar dans trois catégories ; le roman, la bande dessinée et le court métrage.

D’ores et déjà, lecteurs et passagers du train sont invités à découvrir les œuvres sélectionnées et à voter. Voici la liste des événements proposées par la SNCF pour découvrir les œuvres : www.polar.sncf.com.

La bibliothèque digitale de la SNCF met gratuitement à la disposition des voyageurs les sélections des catégories romans et bandes dessinées.

Cette année, les bandes dessinées sélectionnées sont : Commissaire Kouamé de Marguerite Abouet et Donatien Mary, éditions Gallimard ; Les Visés de Thomas Gosselin et Giacomo Nanni, éditions Cambourakis ; Midi-Minuit de Doug Headline et Massimo Semerano, éditions Aire libre/Dupuis ; Du sang sur les mains de Matt Kindt, éditions Monsieur Toussaint Louverture et Sudestada de Juan Saenz Valiente, éditions Michel Lafon.

Les romans policiers en lice sont : Police de Hugo Boris, éditions Pocket, Le Premier Mai tomba la dernière neige de Jan Costin Wagner, éditions Actes Sud, collection Babel noir ; Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire, éditions 10/18, collection Univers Poche ; Bondrée d’André A. Michaud, éditions Rivages ; Le Verger de Marbre, d’Alex Taylor, éditions Gallmeister.packshot_polar-2019_romans

Enfin, dans la catégorie court métrage, découvrez les films suivants : Dekalb elementary de Reed Van Dyk ; Hors saison par l’école des Gobelins (travail collectif) ; Les Grâcieuses d’Emmanuel Poulain-Arnaud, Fluxus Films ; Retouch de Kaveh Mazaheri, par l’Iranian Youth cinema society ; Un Geste héroïque d’Olivier Riche et David Merlin-Dufey par Autour d’un film production ; Wind in the Night de Jesse Harris (Madison/Wine Production) ; Troc Mort de Martin Darondeau, par La Voie Lactée, Slumdog Production et les Films du Duc.

Je vous présenterai mes critiques littéraires de ces œuvres d’ici mai 2019, en attendant que soient dévoilés les lauréats de ce prix du Polar SNCF.

La reine Victoria par Philippe Chassaigne

Dans l’intimité d’une souveraine

 

Si comme moi vous aimez l’histoire de l’Angleterre, plongez-vous dans cette biographie de la reine Victoria qui vient de paraître en poche aux éditions Folio. Facile d’accès, bien écrite, elle nous fait tout connaître de cette reine, très aimée de son peuple. La descendance avant même sa naissance en 1819, son enfance auprès de sa mère, son arrivée sur le trône et sa régence qui fut alors la plus longue du pays. Outre une reine, on découvre surtout une femme, avec ses passions, son amour inconditionnel pour Albert son époux, son attachement à ses enfants, puis à ses petits-enfants, son amitié avec certains membres de son personnel (John Brown, puis Hafiz Mohammed Abdul Karim). Ce n’est pas toujours facile d’être une personne publique ainsi exposée et de mener sa vie comme on l’entend sans se soucier des critiques. C’est ce que Victoria a essayé de faire. On apprend aussi la politique du pays à l’époque, comment la reine Victoria a fait de l’Angleterre un immense empire colonial, comment elle a gouverné le pays et l’a industrialisé, etc.

Bien que les détails entre les différents partis politiques m’aient paru un peu fastidieux et que j’aurais souhaité plus de documentation sur le peuple anglais et la façon dont il vivait à l’époque, j’ai grandement apprécié cette lecture qui m’a apporté énormément de connaissances sur ce personnage haut en couleur.

Un film est actuellement à l’affiche, il raconte « l’entichement » de Victoria pour son serviteur indien Hafiz Mohammed Abdul Karim.

La reine Victoria aux éditions Folio. 336 pages + de belles illustrations, 9,80 €.

4e de couverture

«Nous, les femmes, si nous voulons être bonnes, féminines, aimables, et vivre une vie familiale, nous ne sommes pas faites pour régner ; à tout le moins, ce sont elles qui s’infligent à elles-mêmes le travail que cela nécessite.»

Surprenante conception émise par celle qui a régné pendant plus de soixante-trois ans sur la Grande-Bretagne et son empire, et qui a donné son nom à son époque : l’« ère victorienne ». Industrialisation, urbanisation, progrès technologique, enracinement du parlementarisme, naissance des grands partis politiques, expansion coloniale, Victoria (1819-1901) fait accéder la Grande-Bretagne à la première place mondiale. Ce livre combine l’analyse des vies privée et publique de cette reine à la personnalité plus complexe que ce que l’histoire en a retenu. Tour à tour jeune souveraine, épouse aimante, veuve inconsolable, libérale puis conservatrice, icône impériale pour ses Jubilés d’or et de diamant, elle a largement contribué à façonner la monarchie britannique contemporaine.